Aparté #9 La poésie au cinéma

Je me sens toujours bien seule quand je parle de mon amour de la poésie. Mon entourage fait preuve d’une attention polie et patiente, à défaut d’intérêt sincère. Il est temps de changer de stratégie.

S’ils ne viennent pas à la poésie, la poésie vient à eux, sous une forme peut-être moins intimidante, ou inattendue : le cinéma.

Hé toi Lis de la poésie
Peut-être que je devrais abandonner la subtilité et être plus directe

J’ai trouvé quelques brillants exemples : adroitement transposé, un poème même vieux de quelques siècles prend un sens nouveau et immédiatement compréhensible, tout en décuplant l’émotion de la scène.

Dans L’Éveil, William Robins joue un médecin dans une unité psychiatrique. Dans la scène qui nous intéresse, il est au zoo et observe une panthère. En voix off, on l’entend lire le poème La Panthère du poète autrichien Rainer Maria Rilke. La panthère du poème et celle du film tournent désespérément en rond dans leur cage, elles sont aussi aliénées que les malades mentaux enfermés dans leur tête.

J’avais une douzaine d’années quand j’ai vu le film, et je n’ai oublié ni ce poème ni cette scène. Quand j’ai « redécouvert » le Rainer Maria Rilke des Élégies de Duino et des Lettres à un jeune poète (citées dans un autre film, Sister Act 2 avec Whoopi Goldberg), il n’a jamais suscité autant d’émotion que dans ce seul poème.

Je l’ai observé en bibliothèque et ça ne rate jamais : des recueils de poésie rarement empruntés sont tout à coup demandés dans les semaines qui suivent la sortie du film  : Keats avec Bright Star de Jane Campion, W.C. Williams avec Paterson de Jim Jarmusch, etc. C’est encore plus vrai quand il s’agit de romans adaptés au cinéma.

Cette liste est évidemment non exhaustive : ne figurent ni Le cercle des poètes disparus (avec le fameux Capitaine, O mon capitaine de Walt Whitman) ni le long poème de T.S Eliot lu par Marlon Brando dans Apocalypse now.

Rainer Maria Rilke dans l’Eveil (Awakening), avec William Robins
Son regard du retour éternel des barreaux
s’est tellement lassé qu’il ne saisit plus rien.
Il ne lui semble voir que barreaux par milliers
et derrière mille barreaux, plus de monde.
La molle marche des pas flexibles et forts
qui tourne dans le cercle le plus exigu
paraît une danse de force autour d’un centre
où dort dans la torpeur un immense vouloir.
Quelquefois seulement le rideau des pupilles
sans bruit se lève. Alors une image y pénètre,
court à travers le silence tendu des membres –
et dans le cœur s’interrompt d’être.
Traduction Claude Vigée
Percy Bysshe Shelley dans la série Breaking Bad et The Watchmen

Le temps et l’oubli ont raison des grands de ce monde. Qui mieux que Walter White (Bryan Cranston), dealer déchu, pouvait dire ce poème de Shelley  de sa belle voix grave ?

Bien qu’il ne soit pas cité dans The Watchmen, Ozymandias est le nom d’un des personnages. Si on connait le poème préalablement au film, on peut avoir des doutes très tôt sur le personnage. Le poème agit un peu comme un spoiler, pardon; un divulgâcheur (Au Québec, fait comme les québécois).

Ceci dit, le film s’ouvre sur The times they are a changing du poète et musicien Bob Dylan (qui a eu le prix Nobel de littérature en 2016)

[…]

Et sur le piédestal il y a ces mots :

« Mon nom est Ozymandias, Roi des Rois.
Contemplez mes œuvres, Ô Puissants, et désespérez ! »

 

À côté, rien ne demeure. Autour des ruines
De cette colossale épave, infinis et nus,
Les sables monotones et solitaires s’étendent au loin.

 

 James Bond : Skyfall

Sommée de s’expliquer sur les failles de son service de renseignements, M (Judi Dench) répond avec un poème d’Alfred Tennyson, histoire de montrer que la boss, c’est toujours elle, et que ses récents revers n’ont pas entamé sa détermination et son efficacité.

Venez mes amis
Il n’est pas trop tard pour partir en quête
D’un monde nouveau
Car j’ai toujours le propos
De voguer au-delà du soleil couchant
Et si nous avons perdu cette force
Qui autrefois remuait la terre et le ciel,
Ce que nous sommes, nous le sommes,
Des coeurs héroïques et d’une même trempe
Affaiblis par le temps et le destin,
Mais forts par la volonté
De chercher, lutter, trouver, et ne rien céder.

Interstellar (2014) de Christopher Nolan, avec Anne Hathaway et Matthew McConaughey

N’entre pas docilement dans cette douce nuit (don’t go gentle into that good night). Dylan Thomas a écrit ce poème à la mort de son père. Dans Interstellar, on entend le message enregistré du Professeur Brand (Michael Caine) à l’attention des astronautes. C’est un message d’adieu puisque à leur retour, le professeur Brand sera sans doute mort de vieillesse. On ne peut s’empêcher de frissonner en voyant effectivement « la mort de la lumière » quand les astronautes entrent dans une autre nuit, celle angoissante et fascinante de l’espace infini.

N’entre pas docilement dans cette bonne nuit,
Le vieil âge devrait brûler et s’emporter à la chute du jour;
Rager, s’enrager contre la mort de la lumière.

 

Arrivés à ce stade de l’article, vous avez sans doute remarqué que tous les extraits présentent des poètes anglais ou américains (à l’exception de Rilke) dans des films américains. Étant donné que la majorité du cinéma populaire en France vient d’outre-atlantique, il n’est donc guère surprenant que les poèmes soient issus de cette même culture.

S’ils sont largement connus du grand public britannique et américain (il s’agit en général de classiques de la poésie enseignés à l’école), ils sont souvent nouveaux pour les francophones. Ils illustrent l’influence du cinéma sur les choix de lecture, plus que tout autre prescripteur traditionnel (libraire, bibliothécaire…) Et aussi la facilité avec laquelle ce même cinéma populaire sait introduire un poète (ou un écrivain dans la plupart des cas) relativement inconnu auprès d’un large public de francophones.

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Les ventes ont explosé après Twilight, évidemment.

Imaginez le public américain être séduit par Prévert dans Le fabuleux destin d’Amélie Poulain, Baudelaire dans La vie en rose ou Eluard dans Intouchables !

The raven (le corbeau) d’Edgar Allan Poe dans The Simpsons (saison 2 ep 3)

Tout comme le succès d’une chanson augmente exponentiellement ses reprises (l’imitation est la forme la plus sincère de flatterie), certains poètes sont beaucoup plus cités que d’autres.

La faute aux scénaristes, qui ne cherchent pas très loin ?

Les deux poètes les plus représentés dans les films sont l’américain Edgar Allan Poe (qu’on connait en France grâce à son grand admirateur et traducteur, Charles Baudelaire) et William Blake, graveur et poète britannique aux visions apocalyptiques (Dragon rouge)

Invictus, avec Morgan Freeman et Matt Damon

Ce poème éponyme de Robert Henley incarne l’attitude Stiff upper lip, ou le stoïcisme britannique victorien face aux épreuves : ne pas céder aux émotions, affronter les épreuves avec impassibilité (et sans doute quelques ulcères résultant de sentiments réprimés). C’était un des poèmes favoris de Nelson Mandela. Aussi, quand l’entraîneur de rugby (Matt Damon) visite la prison où a séjourné leur nouveau président, on le voit s’imaginer Nelson Mandela (Morgan Freeman) privé de liberté, mais à l’esprit invaincu. Rien ne saurait être plus éloigné que le contexte original du poème, que Robert Henley écrivit après une amputation du pied. Et pourtant…

Dans la nuit qui me recouvre,
Noire comme l’enfer d’un pôle à l’autre,
Je remercie les dieux, quels qu’ils soient,
Pour mon âme indomptable.

 

Sous la prise cruelle des circonstances
Je n’ai ni grimacé ni crié tout haut.
Sous les coups de gourdin du hasard
Ma tête est ensanglantée, mais non baissée.

 

Au-delà de cet endroit de rage et de larmes
Seule se dessine l’Horreur de l’ombre,
Et pourtant la menace des années
Me trouve et me trouvera sans peur.

 

Peu importe à quel point la porte est étroite,
À quel point le rouleau est chargé de châtiments,
Je suis le maître de mon destin :
Je suis le capitaine de mon âme.

4 mariages et 1 enterrement (1994) de Mike Newell avec Hugh Grant et Andie McDowell

Lors de l’enterrement promis par le titre, l’acteur John Hannah lit ce poème de W.H Auden, Funeral blues. En France, le film fut un succès, et il a fait découvrir Auden, inconnu du grand public jusque là.

Stop all the clocks, cut off the telephone,
Prevent the dog from barking with a juicy bone,
Silence the pianos and with muffled drum
Bring out the coffin, let the mourners come.

 

Let aeroplanes circle moaning overhead
Scribbling on the sky the message He Is Dead,
Put crepe bows round the white necks of the public doves,
Let the traffic policemen wear black cotton gloves.

 

He was my North, my South, my East and West,
My working week and my Sunday rest,
My noon, my midnight, my talk, my song;
I thought that love would last for ever: I was wrong.

 

The stars are not wanted now: put out every one;
Pack up the moon and dismantle the sun;
Pour away the ocean and sweep up the wood.
For nothing now can ever come to any good.

Quelques films sur les poètes ou la poésie comme sujet principal

O brother, where art thou (2000 ), des frères Cohen, avec George Clooney

Désormais, l’Ulysse d’Homère aura toujours pour moi les cheveux généreuseument gominés de George Clooney dans la brillante adaptation des frères Cohen. Rien que dans la bande annonce, on repère le prétendant de Pénélope, le cyclope, les sirènes…

Poetry (2010) de Chang-dong Lee avec Jeong-hi Yun

Une femme d’une soixantaine d’années, apprenant qu’elle a la maladie d’Alzheimer, s’inscrit à un atelier de poésie et doit également faire face à un crime commis par son petit-fils.

Neruda (2016) de Pablo Larrain avec Luis Gnecco et Gabriel Garcia Bernal

C’est le début des ennuis pour le poète chilien Pablo Neruda, communiste engagé et traqué.

Le facteur (Il postino, 1994), de Michael Radford avec Massimo Troisi et Philippe Noiret

Dans ce film, c’est un Pablo Neruda en exil sur une île italienne qui donne quelques leçons de poésie à un facteur amoureux et timide

Howl (2010), de Rob Epstein avec James Franco

Un film sur les circonstances de la parution de Howl d’Allen Ginsberg, une des œuvres emblématiques de la Beat Generation, et sur le procès pour obscénité qui a suivi.

Rimbaud Verlaine (Total Eclipse, 1995) de Agnieszka Holland avec Leonardo DiCaprio

La relation tourmentée de deux poètes de génie qui ont fait entrer la poésie française dans la modernité.

Sylvia (2003) de Christine Jeffs avec Gwyneth Paltrow et Daniel Craig

La rencontre de deux poètes au début de leur art : Sylvia Plath et Ted Hugues.

Slam (1998)  de Marc Levin avec Saul Williams

Le slam ce n’est pas du rap, mais ça claque, ça se chuchote, ça se crie, c’est du spoken word si on veut un genre, et Saul Williams l’a révélé au grand public avec ce film.

Pour ceux que ça intéresse, Button Poetry diffuse des performances de spoken word sur sa chaîne youtube.

Bright star (2009) de Jane Campion avec Ben Wishaw et Abbie Cornish

Sur la courte vie du poète tuberculeux John Keats et son grand amour, Fanny Brawne.

Paterson (2016) de Jim Jarmush avec Adam Driver

Les poèmes du film sont inspirés du recueil éponyme du poète américain William Carlos Wiliams. Paterson est un long poème épique écrit sur 12 ans et publié en  5 recueils. Quand Paterson (Adam Driver) compose ses poèmes, c’est en réalité le poète Ron Padgett qui prête les siens au personnage. Certains sont inédits, crées spécifiquement pour certaines scènes. Jim Jarmusch a en effet embauché Ron Padgett comme consultant poésie pour son film, une première dans l’histoire du cinéma (et de la poésie) !

 

La vidéo, un média pour la poésie ?

La vidéopoésie est un genre naissant. Tellement naissant que mon correcteur orthographique me propose vide-pommes.

Des poètes, notamment au Québec, s’associent à des vidéastes et créent de la poésie en mouvement : mots et images se développent ensemble, ce qui n’est pas du tout pareil que des extraits de poèmes inclus dans le scénario d’un film. Ici, c’est la vidéo qui est au service de la poésie, et non l’inverse.

La vidéo-poésie, c’est la rencontre entre la vidéo et la poésie :
un poème prenant la forme d’un film, un film qui devient un poème.
C’est un croisement, un carrefour. C’est un rendez-vous.
-Jonathan Lamy

Au Québec

La maison de la poésie de Montréal diffuse et promeut la vidéopoesie au Québec. C’est d’ailleurs sur leur site que j’ai trouvé cette définition du poète Jonathan Lamy, cité ci-dessus.


En France

Le printemps des poètes et la ville de Bezons organisent depuis 2012 le Festival Ciné poème :

« Le festival Ciné Poème, initié par le Printemps des poètes et la ville de Bezons, réunit tous ceux qui souhaitent mettre en lumière la rencontre entre cinéma et poésie. Depuis plusieurs années, de jeunes réalisateurs contemporains présentent leurs courts métrages, véritables poèmes aux formes variées. » source Canopé

 

 

sources

https://www.poets.org/poetsorg/text/poetry-movies-partial-list

http://www.imdb.com/list/ls050659361/

http://www.imdb.com/list/ls000384597/

https://mubi.com/lists/films-based-on-poems-poetry-poets

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